Intervention commune contre les portillons anti-fraude dans le métro, Conseil de Rennes Métropole du 30 avril 2015

Morvan LE GENTIL est intervenu au nom des élus écologistes, Front de Gauche et Union démocratique bretonne en amont du vote qui a finalement été validé par 98 voix pour, 71 contre et 3 abstentions. 


Monsieur le Président, mes cher-e-s collègues,

Nous voilà donc au pied du mur, même si celui-ci est idyllique, rétractable, en verre fumé et s’appelle portillon.

Nous aurions préféré que cette délibération disparaisse corps et biens mais nous devons vous remercier, Monsieur le Président, pour ces deux mois de réflexion et d’échanges complémentaires : c’était un minimum, vraiment, pour un sujet aussi problématique. Nous regrettons toutefois d’avoir dû arracher ce délai de haute lutte et souhaitons qu’à l’avenir cette concertation, encore perfectible, devienne la règle pour les sujets stratégiques – a fortiori lorsque ceux-ci n’ont pas été validés par les électeurs.

Au passage, je voudrais également remercier le groupe Nouvelles Perspectives pour sa contribution au débat, à travers une contre-pétition qui nous montre, en creux, le faible intérêt des électeurs, justement, pour ces portillons.

Bien sûr, nous ne sommes pas ici pour prendre des décisions à coups de pétitions, fussent-elles dans un rapport de 1 à 7 en défaveur de cette délibération. Mais tout de même, il nous faut nous interroger sur le sens de l’intérêt général, au-delà des visions simplistes pré-mâchées : oui, la fraude c’est mal. C’est mal, et nous sommes tous ici d’accord là-dessus. C’est mal, mais on peut espérer que le maintien de l’ordre moral ne soit pas la seule valeur de notre politique de mobilité. On peut espérer, en fait, que la question essentielle qui nous guide soit plutôt : « comment faire pour diminuer la part de la voiture dans les déplacements, tout en encourageant la mobilité de chacun ? ». Des compromis sont parfois nécessaires, mais nous ne pouvons transiger avec les impératifs de santé publique et d’inclusion sociale – j’y reviendrai.

Keolis ne s’embarrasse pas de ce genre de subtilités : c’est normal, c’est un opérateur, il voit midi à la porte de son résultat net de fin d’année. Or en février 2014, dans son magazine Keo, il désigne l’ennemie : la fraude. C’est dans l’air du temps, il y a une fenêtre de tir avec les nouvelles équipes municipales… haro sur la fraude ! Leur intérêt est clair : les clauses de DSP les sanctionnent en fonction du pourcentage de fraudeurs… dans un contexte, comme à Rennes, où ils ont pratiqué un dumping irresponsable en rognant toutes leurs marges pour emporter le marché, c’est une nécessité vitale pour leurs actionnaires.

Et la magie opère : quelques mois après cette affirmation stratégique de Keolis, les deux dernières collectivités avec un métro géré en accès ouvert, Lille et Rennes, font simultanément leur autocritique et décident de rejoindre enfin le troupeau. Un hasard ? C’est plus que douteux. Gageons que ce sera plutôt enseigné un jour dans les écoles comme un exemple de lobbying parfaitement exécuté. Mais l’agglomération lilloise aura au moins l’excuse d’avoir changé de majorité, elle…

L’argumentaire du délégataire est parfaitement rôdé, avec en point d’orgue la sécurité des contrôleurs. Quelle fuite en avant… on avait laissé croire qu’en opérant en escouades de 6 ou 10, en tenue commando, ils seraient plus tranquilles ? On s’étonne aujourd’hui que cela n’ait fait qu’aviver les tensions. De la même façon, on veut nous faire croire que demain leurs conditions de travail seront plus sereines, lorsqu’ils contrôleront de façon ciblée 100% de fraudeurs « durs » ? dans un rôle de plus en plus répressif où le service du grand public aura disparu, au profit d’opérations policières à longueur de journées ? C’est un mensonge malhonnête.

On ne gagne aucune sécurité en diminuant la présence humaine ou en bridant la convivialité. Il y aurait au contraire un grand chantier à ouvrir sur le rôle des professionnels du STAR au sein du métro : information, orientation, pourquoi pas médiation sociale, comme à Lille justement… le contrôle lui-même pourrait gagner en pédagogie, parfois autour de mesures simples : annonces orales, transformation des amendes en abonnements, envoi systématique aux parents en cas de fraude d’un mineur…

Un autre argument est asséné comme une massue : « la fraude est un manque à gagner économique, les finances ne peuvent se le permettre, les portillons sont la solution ». Ce raisonnement nous paraît discutable :

Premièrement, nous avons des doutes sur l’équilibre économique présenté ce soir. Nous savons que les coûts auront tendance à enfler, à mesure que les études préciseront les contraintes techniques et que les fabricants proposeront de nouvelles technologies, plus brillantes et plus chères. Nous estimons aussi que les ressources sont optimistes, avec le mythe que tous les fraudeurs deviennent payeurs, et en parallèle un maintien du produit des amendes à un niveau élevé. Les portillons ne seront pas un gouffre, mais ils ne seront pas non plus la cagnotte qu’on nous promet.

Ensuite, il nous faut rappeler que le métro connaît une fréquentation largement supérieure aux estimations initiales de son lancement. La fraude ne le plonge pas en déficit puisqu’il continue à rapporter plus que ce qu’imaginaient ses promoteurs. Si des marges sont à trouver, dégageons-les en augmentant encore cette fréquentation, par une ambiance plus accueillante et une tarification mieux adaptée : évitons par exemple qu’un étudiant lambda ne paye deux fois plus cher son abonnement qu’un cadre d’entreprise ! Et s’il faut vraiment s’attaquer à une fraude, mettons les choses dans l’ordre : priorisons plutôt la fraude au stationnement qui culmine à 70 %, coûte à la collectivité et attire les véhicules en centre- ville.

Encore une fois, la lutte contre la fraude est un objectif louable, partagé, mais qui doit s’apprécier au regard de nos priorités sanitaires et sociales. Or ce projet taillé au bazooka induit des coûts collectifs trop importants :

Tout d’abord il va créer du report modal « à l’envers » : nous ne sommes plus à l’époque du carburant cher et du véhicule rare, aujourd’hui presque tous les foyers sont motorisés. Ceux qui optent pour les transports en commun rendent service à la collectivité, peut-être plus que l’inverse. Là-dessus les portillons auront finalement un effet désincitatif, des usagers qui prennent aujourd’hui le métro vont se reporter vers la voiture : les fraudeurs « soir et week-end » ou « deux arrêts », surreprésentés dans les enquêtes, n’en deviendront pas vertueux. Plus grave, des usagers en règle aujourd’hui retourneront aussi à leur véhicule : les familles avec enfants, les voyageurs avec bagages notamment. À l’heure des Plans de protection de l’atmosphère (PPA), cet effet désincitatif est contradictoire avec nos engagements.

En parallèle, les portillons génèreront aussi de nouvelles exclusions : l’enquête fraude indique que les taux sont significativement plus importants chez les plus précaires, qui comprennent parfois mal les mécanismes de gratuité sociale ou les perçoivent comme trop lourds pour des déplacements occasionnels. Demain les portillons seront un frein de plus à leur mobilité. De même pour nos aînés : alors que les plus de 80 ans vont doubler d’ici 2040, dans notre ville qui se proclame leur « amie » nous mettrons en place un système incompatible avec leur rythme et leur gestuelle – si bien qu’eux aussi devront restreindre leur espace vital.

Pour ne pas être trop long je ne m’étendrai pas sur les aspects écologiques, mais de qui se moque-t-on en évoquant le « moindre impact environnemental » de la nouvelle billettique ? Remplacer du papier, recyclable à l’envie, par des cartes à puces composées de plastiques et de métaux rares est évidemment polluant et énergivore, tout comme l’installation des portillons eux-mêmes.

Globalement, ce projet sonne le glas de notre leitmotiv historique « Vivre en intelligence ». C’est impalpable, sournois, drapé sous des apparences de rationalité économique et morale, mais c’est bien au cœur du problème : Rennes, ville ouverte, ville conviviale, ville différente… balayé, tout ça. Au profit de quoi ? « Vivre en suspicion » ? Nous avons déjà criminalisé la solidarité de la repasse de ticket, désormais les portillons le répèteront de façon subliminale, 100 000 fois par jour : « ne faites pas confiance à votre voisin, c’est un fraudeur potentiel à qui il a fallu imposer des barrières pour qu’il reste dans le droit chemin… »

Qu’aurons-nous gagné lorsque, pour reprendre quelques points de fraude, nous aurons perdu 5% de fréquentation ? lorsque nous aurons creusé encore plus l’isolement des publics vulnérables ? lorsque nous aurons galvaudé l’image et l’esprit de notre métropole ?

Il existe une autre voie, que nous pourrions être fiers de tracer. Celle de la pédagogie, celle de la présence humaine, celle d’une tarification mieux ajustée aux moyens et aux usages. Comme les villes de tramway. Comme Berlin, bientôt le seul rescapé des métros ouverts. Ce ne sont pas des collectivités rétrogrades ou insensées : simplement elles remettent la fraude à sa juste place, un paramètre à gérer, parmi d’autres, au service d’objectifs bien plus grands : un développement durable et convivial, un air sain, une mobilité pour tous.

Alors qu’il est question de projet de société, ici on ne nous montre que le petit bout de la lorgnette. Notre territoire se crispe, se renie. Nous, élu-e-s écologistes, rejoins par l’UDB et le Parti de Gauche, refusons de le cautionner. Nous remercions chacun de son vote en conscience.

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