Petite recette de démocratie

Coup de gueule d’une militante : « Laissez-vous conter bergère … »

L’avant

Samedi 8 novembre 2014 à Rennes.
Trois jeunes travailleurs viennent faire une pose chez l’un d’eux. Ils ont commencé leur boulot à 7 h du matin et l’ont interrompu à 13 h ; ils remettront le couvert vers 22 h 30, pour finir vers une heure ou deux du matin, le lendemain. Leur profession ? Riggers. Pas connus, pas souvent vus : ce sont eux qui montent les structures au-dessus des scènes et du public, accrochent les moteurs, les lumières, les enceintes. Le public ne les voit jamais, les artistes non plus : ce sont eux qui commencent avant tout le monde et finissent après tout le monde. Harnachés comme le GIGN, suspendus dans leurs baudriers, accrochés à leurs guindes, caparaçonnés de trente-six clés, marteaux, pinces et couteaux divers, ils jouent les araignées à plusieurs dizaines de mètres du sol pour garantir la faisabilité des spectacles et la sécurité de tous. Ils sont intermittents : vous avez, ces privilégiés qui font chier tout le monde alors qu’ils ont un boulot si peinard. Comme leur secteur d’intervention court de Brest à Arras, en passant par Angers, Paris ou Lorient, il leur est un peu difficile de s’impliquer dans la vie locale : souvent, les nouvelles, ils les découvrent après coup.
Bref, ce 8 novembre, ils bossent à Laval. Ils sont contents, c’est pas bien loin de chez eux (une heure de route, que dalle) et ils se disent : « Après tout, pourquoi pas : raz-le-bol des Formules 1, allez, on rentre à la maison pour l’après-midi ! »
Vers 14 h 30, ils arrivent tout contents dans le centre-ville de Rennes puisque c’est là précisément qu’habite le conducteur. Ils ont quitté le boulot le plus vite possible, n’ont pas pris le temps de se changer, des clés plein les poches, un ou deux mousquetons par-ci, par-là, les casques de protection balancés sur le siège arrière : « Vite, une douche ! »
La douche, ils vont l’avoir … mais ça ne sera pas vraiment celle dont ils rêvaient. Centre-ville désert :  «Bizarre, mais cool quand même, on va pouvoir se garer facilement ». Ah oui, mais non ! En moins de deux ils sont sortis de la voiture, fouille au corps, fouille des sacs, de la bagnole. Confiscation d’une partie des outils qui tombent illico presto dans les fonds de poche des BACqueux, aucun reçu de délivré, évidemment. Et encore, mieux vaut se taire parce que, sinon, la garde-à-vue n’est pas loin. Grand trophée : ils réussissent à sauver leurs casques de boulot !
« Putain, merde ! On est trop cons ! C’est vrai qu’il y avait une manif aujourd’hui ! »

Le pendant 

Ben, de manif, non, Monsieur le Préfet, de concert avec Madame le Maire, a décidé qu’il n’y en aurait pas : IN-TER-DIT ! Des fois qu’il y ait de la violence, pas de la gnognote comme l’assassinat d’un homme. Non, de la vraie violence méchante contre les vitrines, les distributeurs de banque, etc : de la barbarie, quoi ! De celle qui ébranle les démocraties. Et, pour être sûrs de canaliser les hordes déchaînées qui ne manqueront pas d’enfreindre la loi, on a modestement prévu la fin prématurée du marché familial du samedi-matin, l’évacuation – conseillée – des centres commerciaux, la mobilisation de 400 CRS et un hélicoptère. Pour respecter la sieste des vieux, on n’a pas osé faire retentir les sirènes, mais c’était moins deux ! À la guerre comme à la guerre, que diable !
Et on avait bien raison de prendre des précautions : les loqueteux, ils sont quand même venus … à 300

L’après 

Dans une démocratie, on a des principes : la presse, elle doit être respectueuse. Du pouvoir.
Et elle est bonne élève, la presse (enfin, une certaine presse parce qu’il y en a , quand même …).
« Premiers affrontements avec la police place de Bretagne », « Des policiers de la BAC en difficulté obligés de faire usage de gaz », « La vidéo des premiers affrontements », « Face à face tendu ». Et elle illustre, la presse. Sur son site, on voit des gens méchamment assis par terre place de la mairie, face à des tortues-ninja et puis, plus tard, on les entend crier hargneusement : « Assassins ! Dégagez ! ». Et puis on voit des gaz, des gens qui pleurent avec haine, une jeune-fille massacrant une fleur à la mémoire de Rémi Fraisse. C’est violent tout ça.
Comme, peut-être, il pourrait y avoir quelques esprits pervers à vouloir chercher des images de ville à feu et à sang, on leur dit que bon, allez, finalement « La manifestation a été dans l’ensemble plutôt pacifique » mais, quand même, avec « quelques incidents et face à face tendus ».
On nous précise bien qu’au bout du compte, la manifestation a été « accompagnée » plutôt qu’interdite par les forces de l’ordre.
Et dire qu’il y aurait des ingrats à ne pas vouloir les remercier …

Mairie de Rennes : ça barde dans les chaumières ! Un traître s’est infiltré dans le logis. À moins que ce ne soit un simple d’esprit, genre « le gars qui pensait pas à mal » mais qu’est un peu benêt. Et qu’est-ce que c’est-y qu’il a fait ce gars-là ? Ben il est allé à la manif parce que, dans son esprit simpliste, il n’avait pas compris que ce n’était pas grave de tuer un homme mais que c’était de la haute trahison que de défiler avec des gens supposément-éventuellement-susceptibles de … casser des vitrines !
« Ayant reçu une délégation de Madame la Maire, il n’avait pas à être présent à cette manifestation ».
Mais qu’est-ce que c’est-y donc qui fout à la mairie ce gars-là ?
Ben … il est adjoint à la démocratie locale. Ah, voui, quand même …
Enfin, peut-être que demain, les temps de conjugaison perdront pied et que le futur du verbe être se transformera en « était » …
À moins qu’il se décide vraiment, enfin, à comprendre ce que c’est vraiment que la vraie démocratie.

Mercredi 12 novembre : vacances à l’université de Rennes II. Décidément, ces étudiants ! Foutent rien ! Non contents de faire tous les ponts, ils les rallongent maintenant !
Ben non, mauvaise pioche, c’est pas eux. Eux, au contraire, ils voudraient bien y aller à la fac mais c’est la direction qui veut pas. Enfin, non, c’est pas exactement ça non plus. En fait voilà, la Direction elle a un grand projet : transformer les locaux en bergerie. Le problème c’est qu’elle ne veut pas de foin. Alors, évidemment, les moutons sont pas contents. Eux, du foin ils veulent bien en faire mais la Direction veut pas : l’autogestion, c’est plus son truc, c’était porteur en 68 quand ils étaient des petits cons d’étudiants, mais on n’est plus dans les trente glorieuses. Et puis ces moutons, ils commençaient à prendre des teintes un peu rouges et un peu noires. Un peu suspectes, quoi. Paraît même qu’ils envisageaient de se réunir en AG !
Alors ça non, pas question ! On est en démocratie, quand même ?!

Recette d’une bonne démocratie
mettre les villes sous contrôle
voler les outils de travail
acheter la presse
bâillonner les élus
fermer les universités

« C’est l’une des plus grandes victoires du libéralisme que celle d’avoir réussi à désamorcer, en en discréditant l’usage, le sens même des seuls mots susceptibles d’ébranler le système et sa domination. Céder sur les mots c’est déjà céder sur les idées ».
(J.M. Leterrier, Pour une culture citoyenne)

Joelle Couillandre – le 12 novembre 2014.

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